dimanche, 15 mars 2009
Vivement une "Pravda", une vraie!
"L'information est un service d'utilité publique", rappelle opportunément Jean-Jacques Jespers (ULB), dans le quotidien "Le Soir". A l'instar du sociologue marxiste Jürgen Habermas, notre ex-confrère est convaincu que l'information devrait échapper au marché. Il en est persuadé: "Demain, on ne pourra plus assurer ce service fondamental que par une subvention de la collectivité, qui mettrait l'information à l'abri des effets délétères du marketing éditorial" (sur les effets dont question, lire Martine Simonis, toujours dans "Le Soir").
"Se poserait alors la question des abus potentiels du pouvoir subventionnant, nuance Jean-Jacques Jespers. C'est pourquoi le contrôle de l'usage des deniers de la collectivité au profit de celle-ci ne devrait être attribué ni aux gouvernants ni aux propriétaires des médias, mais bien à ceux qui assument ce service public et à ceux qui en font usage. Je rêve de journaux confiés, comme ce fut le cas en France à la Libération, ou en Norvège, aux groupes de journalistes qui les font et à leurs lecteurs".
C'est aussi le rêve des treize résistants qui lançaient un Appel vibrant, voici tout juste cinq ans, le 15 mars 2004, commémorant l'élan bienfaisant du Programme du Conseil national de la Résistance (15 mars 1944)... Leur sortie se terminait en ces termes: "Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n’acceptons pas que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement au programme du Conseil national de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944".
A l'heure où les éditeurs privés opèrent un repli néfaste pour la démocratie - supprimant des titres, licenciant des journalistes, rabotant les moyens de leurs rédactions, misant sur l'infotainment -, les pouvoirs publics seraient bien inspirés de soutenir la diversité, le pluralisme et la qualité de l'info ambiante... Pourquoi pas en finançant la création d'un quotidien - voire d'un webjournal - de service public? Non, bien sûr, pas une nouvelle "Pravda" à la botte des décideurs en place, mais un titre pluraliste de référence. Qualitatif et résolument indépendant, bien que financé par la collectivité. Comme le démontre quotidiennement la BBC, en télévison (sans pub!), ou France Inter, en radio.
Sources: Le Soir, L'Humanité, Wikipédia. Illu: "Pravda, la survireuse" (Guy Peellaert)
23:25 Publié dans Académiques, AJP, Après demain, Le Soir, Politiques | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : pluralisme, indépendance, service public



Commentaires
La presse écrite étant déjà en partie subsidiée et soutenue par les pouvoirs publics, ne peut-on pas déjà parler de presse de service public ?
Écrit par : Ø | lundi, 16 mars 2009
@ Ø: "en partie"... C'est la nuance à apporter, de fait. En très faible partie... Concrètement, la presse quotidienne francophone de Belgique bénéficie d'une enveloppe globale de 6 millions d'euros par an (aide à la presse Communauté française). C'est très marginal par rapport aux coûts de production de ces quotidiens. A titre d'exemple, "Le Soir" reçoit quelque 600.000 euros alors qu'il "coûte" 60 millions d'euros par an... L'aide publique à la presse représente, dans ce cas, à peine 1% des coûts de production du journal.
Écrit par : The Mole | lundi, 16 mars 2009
Je me posais la même question, après avoir entendu une nouvelle fois le discours de patrons sur le plateau d'Intermédias. Si comme le dit D. Van Wylick, on va vers une presse riche pour les riches et une presse pauvre pour les pauvres, que restera-t-il à la démocratie ? Créer un journal public, pourquoi pas ? Soutenir des initiatives journalistiques innovantes, pourquoi pas ? Il est peut-être temps d'agir ou de réagir face à toutes ces crises...
De l'argent, il y en a : si on prélevait ne fût-ce que 20 centimes/mois par connexion internet - qui est de plus en plus un outil d'information (la plupart du temps gratuite!), cela permettrait de financer de beaux projets journalistiques et démocratiques...
Écrit par : Esther | lundi, 16 mars 2009
@ Esther: oui, ce discours sur l'essor d'une presse riche pour les riches et pauvre pour les pauvres est directement emprunté au catastrophiste Bernard Poulet. Quant à taxer les tuyaux pour financer les contenus, c'est déjà une réalité dans le secteur de la télédistribution. Pourquoi ne pas l'étendre au Web, de fait!
Écrit par : The Mole | lundi, 16 mars 2009
Par ailleurs, je suis persuadé qu'une information publiée sous financement strictement public - et indépendante - n'est pas du tout incompatible avec un business plan tout à fait fonctionnel. À mon sens, il existe une audience potentielle très importante pour un journalisme différent de la soupe quotidienne que servent parfois les médias privés "traditionnels", d'une qualité, d'une rigueur, d'une liberté de ton et d'une indépendance devenues rares.
Même si ce n'est pas de "l'actualité" à proprement parler, l'exemple de XXI illustre bien, à mon sens, les créneaux qui existent pour une revue absolument dépourvue de publicité et qui ne transige en rien, jamais, sur la qualité.
Écrit par : Francois T | lundi, 16 mars 2009
@ François: XXI est une revue trimestrielle d'initiative privée, mais on pourrait aisément transposer à un quotidien généraliste de qualité le modèle de la BBC, société de droit public constituée par charte royale, qui n'a de compte à rendre qu'au Parlement, mais dans le cadre d'une large indépendance éditoriale. En France, il est piquant de noter que ce sont les chaînes publiques - France 2 plutôt que TF1 et France Inter plutôt que RTL - qui sont les moins complaisantes à l'égard du pouvoir.
On pourrait aussi imaginer qu'un quotidien d'intérêt public soit indirectement financé par l'Etat par le biais d'une institution indépendante d'utilité publique (style Fondation Roi Baudouin). Cela rentrerait d'ailleurs parfaitement dans le cadre de son engagement sociétal. Et je connais là-bas quelques excellentes plumes...
Écrit par : The Mole | lundi, 16 mars 2009
L'idée d'un journal public avait déjà été émise par quelques journalistes de feu "Le Matin", il y a dix ans donc. A l'époque, elle n'eut guère d'échos... Dans notre imaginaire culturel, peut-être associe-t-on nécessairement "presse" à "privée", ce qui s'explique sans doute par les exemples de "presse officielle" (très largement subventionnée) versus "presse indépendante" (nécessairement privée donc) que l'on trouve dans beaucoup de pays africains, particulièrement au Maghreb.
Si on crée un journal public, je connais beaucoup de journalistes au chômage (et de grands formats) qui seraient partants.
Les questions d'indépendance rédactionnelle d'un média public peuvent être résolues par la mise en place de structures internes de "résistance", dotées de vrais pouvoirs de décision rédactionnels.
Écrit par : Simone | lundi, 16 mars 2009
@ Simone: Ce qui pouvait paraître utopique voire scandaleusement étatiste (quasi "soviétique") voici dix ans prend un tour particulièrement à-propos avec la crise qui sévit.
Il s'agit plus, à mes yeux, de garantir la qualité, le pluralisme et l'indépendance de l'info disponible, que d'offrir un emploi aux consoeurs et confrères de talent qui cherchent un emploi (qui l'ont perdu malgré leur talent, ou précisément parce qu'ils pratiquent une forme de journalisme qui ne cadre plus avec l'infotainment ambiant).
Ceci dit, si on peut à la fois enrichir le paysage médiatique et réactiver des plumes injustement bridées, le projet ne s'en trouve que plus évident!
Écrit par : The Mole | lundi, 16 mars 2009
Un quotidien d'intérêt public, une BBC francophone sur papier... Je signerais dès deux mains. Mais un tel projet est-il possible en Belgique ou même en Communauté française ? J'imagine d'ici les intérêts partisans qui se déchaineraient aussitôt. Et qui auraient tôt fait de rabaisser la chose à un porte-voix des élus de tout poil.
Écrit par : Ettore | mercredi, 18 mars 2009
Ettore : Comme tous les "medium". Sans parler de la DH.
Les puissantes entreprises de fric et de voix s'y retrouveront, jusqu'au jour où...
Ce qui est demandé ici, si je lis bien, c'est uniquement des conditions de travail, qui permettent un certain usage qualitatif du flux d'information et de désinformations. Et force est de constater, que seule une "association" d'utilité publique peut remplir ce rôle.
Le danger que je vois est la dérive des "fondations", connue au USA, le retour à la charité, la charité de l'information.
C'est pourquoi cette entreprise d'utilité publique, doit être régie par de l'argent public. Par contre, je n'ai pas encore de solutions, mais il me semble que la solution de J-J-Jespers est empreinte d'un énorme corporatisme.
Le contrôle de la profession par la profession, le contrôle de "l'information par "l'information".
A l'heure d'une certaine reprise en main de l'information par le "peuple informatisé" , ce corporatisme-remède me semble pire que le malade.
La donnée fondamentale me semble être, que depuis des siècles,la valeur marchande de l'"information en temps réel"(le notion de tps réel variant des revues, aux agences d'infos (bancaires) aux journaliers, vers la "minute-info") a presque toujours prévalu, sur sa valeur sociétale.
Écrit par : Antoine | jeudi, 19 mars 2009
@ Ettore et Antoine: JJ Jespers évoque bien des journaux dont le contrôle est confié aux journalistes ET aux lecteurs qui en font usage. On ne peut raisonnablement le taxer de corporatisme. Par ailleurs, ne confondons pas fondation d'utilité publique et fondation servant un intérêt privé ou particulier. La FRB, pour revenir sur cet exemple, a un objet social qui pourrait parfaitement englober le soutien au lancement d'un quotidien de service public, un journal qui miserait davantage sur la valeur sociétale des infos plutôt que sur leur valeur marchande, pour reprendre les termes d'Antoine.
Écrit par : The Mole | jeudi, 19 mars 2009
Écrire un commentaire