mardi, 17 juin 2008
Wahoub Fayoumi, plus que jamais journaliste
Wahoub Fayoumi a retrouvé son rang de journaliste, ce mardi, dans Le Soir. La RTBF lui avait retiré cette qualité, le 6 juin, comme on dégrade une recrue indigne.
Notre consoeur avait été placée sous mandat d'arrêt, la veille, pour "appartenance à une organisation terroriste". La télévision publique, dans la plus stricte observance de la présomption d'innocence, s'est empressée d'annoncer que le contrat de sa journaliste en prétendue disgrâce était "juridiquement suspendu de fait".
Wahoub Fayoumi est et reste journaliste. Le reportage qu'elle publie, ce jour, dans Le Soir, en atteste. Elle revient, avec force, détails et conviction sur son arrestation brutale par les agents encagoulés du parquet fédéral. Glaçant, son récit met en lumière les invraisemblables atteintes aux libertés individuelles qu'autorise la loi Onkelinx sur les "méthodes particulières de recherche". Banale application des préceptes de lutte contre le "terrorisme intérieur", consacrés par le Traité de Lisbonne.
Sur le fond de l'affaire, nous n'ajouterons rien au remarquable éditorial de Marc Metdepenningen, dans Le Soir du 7 juin: "L’arrestation spectaculaire des ex-militants des Cellules communistes combattantes (CCC), Pierre Carette et Bertrand Sassoye, et de trois autres suspects (NDLR: dont Wahoub Fayoumi) semble s’apparenter à une nouvelle opération sacrificielle destinée à proclamer que la Belgique, oui, est pleinement engagée dans la lutte planétaire contre le terrorisme. (...) Le gouvernement et la Justice, à moins de considérer nos concitoyens comme des imbéciles, ne peuvent, croyons-nous, utiliser une « menace terroriste » invoquée comme un hochet justifiant le secret de leurs décisions autoritaires et le renforcement de nouvelles mesures liberticides. Il leur revient de s’expliquer".
Dix jours plus tard, les explications attendues ne sont toujours pas tombées. Wahoub Fayoumi reste écrouée à Berkendael.
Le "papier" de notre consoeur est aussi un acte de résistance face aux éditeurs et managers de presse qui prétendent disposer à leur gré de vacants factionnaires, "journalistes 24h sur 24" (payés 7h), entièrement dévoués à la cause de l'entreprise qui les emploie. Non. Le journaliste, dans le civil, est aussi un citoyen, qui a ses convictions, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses. Il s'engage. Il milite. Il vote. Il lui arrive même de bloguer. Et c'est son droit le plus strict, tant qu'il reste honnête sur le plan professionnel, tant qu'il ne mélange pas vie privée et mission d'intérêt public.
"Je n'ai jamais caché mon engagement, écrit Wahoub Fayoumi. Il est public, libre et réfléchi. Défendre des étudiants, des sans-papiers, des prisonniers politiques, se battre pour un monde plus juste, ce ne sont pas des engagements dont on doit avoir honte". Non, chère consoeur, la honte est ailleurs: dans le chef de ceux qui ont cru bon vous dégrader dans la précipitation, vous "suspendre" sans procès, sur simple foi d'allégations qui restent à démontrer.
Sources: Le Soir, Des Bulles. Illus: La dégradation d'Alfred Dreyfus, d'après "Le Petit Journal"; La Vérité sortant du puits, d'Edouard Debat-Ponsan.
Lire aussi:
- CCC: quel traitement médiatique?, François "Des Bulles" Schreuer, 6 juin 2008;
- CCC: flou judiciaire et emballement médiatique, Hugues Le Paige, 7 juin 2008.
- Une amie dort en prison, Pierre Eyben, 11 juin 2008;
- le dossier mis à jour sur mouvements.be.
22:00 Publié dans AJP, Justice, Le Soir, Principes, RTBF, Sensationnalisme | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : ccc, wahoub fayoumi, rtbf, terrorisme



Commentaires
"Le "papier" de notre consoeur est aussi un acte de résistance face aux éditeurs et managers de presse qui prétendent disposer à leur gré de vacants factionnaires, "journalistes 24h sur 24" (payés 7h), entièrement dévoués à la cause de l'entreprise qui les emploie. Non. Le journaliste, dans le civil, est aussi un citoyen, qui a ses convictions, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses."
Rien à redire. Par les temps qui courent, cela fait du bien d'entendre ce genre de propos... et de voir que The Mole is back.
Ecrit par : Chuperpaco | jeudi, 19 juin 2008
Merci pour ce billet qui apporte un éclairage intéressant sur une affaire qui reste pour l'instant assez trouble.
Je voudrais juste épingler un point, qui est accessoire par rapport à l'histoire de Mme Fayoumi, mais qui a néanmoins une certaine importance à mes yeux. Le traité de Lisbonne ne consacre en aucun cas la lutte contre le "terrorisme intérieur", comme vous l'affirmez. Ces deux mots ne sont même jamais mentionnés ensemble dans le traité. Le texte se limite à doter l'UE de davantage de compétences en matière pénale. Il mentionne bien la lutte contre le terrorisme, mais ne définit pas de politique en la matière. Si un telle politique devait être adoptée, cela se ferait indépendamment du traité de Lisbonne.
A l'heure où de nombreuses inexactitudes sont répandues sur ce texte, il me semble important d'être précis.
Ecrit par : Eric | mercredi, 25 juin 2008
@ Chuperpaco: you're welcome!
@ Eric: C'est une nouveauté dans le domaine de la défense: la modification de ce qu'on appelle les « tâches de Petersberg », c'est à dire les objectifs que doivent poursuivre les missions civiles et militaires de la PESD.
Ainsi, le Traité de Lisbonne (TUE dans sa version consolidée) dispose ce qui suit:
- Article 42.3 : « Les Etats membres s’engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires. »
- Article 43 : « Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire. »
Ecrit par : The Mole | mercredi, 25 juin 2008
Il s'agit donc d'habiliter l'UE à s'engager militairement pour lutter contre le terrorisme dans des pays tiers. La perspective est certes effrayante... Il ne s'agit en réalité même pas d'une perspective puisque c'est ce qui se passe déjà en Afghanistan. Avec ou sans le traité de Lisbonne.
Traité dont les articles 42 et 43 (TUE) sont plus nuancés que vous le suggérez, puisqu'ils visent en premier lieu le désarmement, l'humanitaire, l'évacuation, l'assistance, le maintien de la paix et autres... Il est prévu que ces missions soient exécutées conformément à la charte de l'ONU. C'est grâce à ce genre de dispositions que l'UE est active (ou essaie de l'être) au Tchad, en RDC et ailleurs, avec des objectifs louables.
Mon propos est ici surtout d'éviter de caricaturer le traité de Lisbonne. Suggérer un lien entre ce traité et l'arrestation de Mme Fayoumi est tout bonnement faux.
Même si, encore une fois, ceci nous éloigne du sujet principal de votre post...
Ecrit par : Eric | jeudi, 26 juin 2008
@ Eric: Je cite textuellement les articles concernés. Impossible d'être plus nuancé. Je n'ai jamais prétendu que l'arrestation de Wahoub Fayoumi avait été opérée en application de ces articles du Traité de Lisbonne. Je dis juste qu'on se trouve dans un état d'esprit général favorable aux dispositions contreterroristes, du droit national aux traités internationaux. Vous ne pouvez le nier.
Ecrit par : The Mole | jeudi, 26 juin 2008
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