jeudi, 07 septembre 2006

Sus aux mandarins bourdieusesques!

medium_lumpen.jpgLa secte bourdieusesque, The Mole s'en méfie comme de la peste!... Le maître des rapports de domination est certes respectable. Mais il en est qui ont travesti sa pensée au point de sombrer dans le polpotisme le plus ravageur. La presse est leur cible privilégiée. Un confrère inspiré, le sémillant Hugues Dorzée, du Soir, s'est fendu d'un billet qui a fait grand bruit dans le cénacle universitaire... C'est que les mandarins n'apprécient guère être mouchés par un vulgaire scribouillard. The Mole ne résiste pas au plaisir pervers de vous livrer sa prose (publiée dans Le Mag' des Amis de l'ULg). C'est intitulé "Ah, les journalistes, ce "lumpenprolétariat" de l’intelligence"....medium_lumpen.2.jpg

 

"La presse, vassale de la Pensée unique. La presse superficielle, amnésique, incapable de produire du sens. La presse soumise, apathique, chienne de garde de tous les pouvoirs (politique, économique, culturel, etc.). La presse, triste miroir de l’idéologie dominante. Il est de bon ton, dans le chef d’une certaine intelligentsia, gardienne du savoir sacré, de vilipender la presse. Toute la presse. Sans distinction. Sans concession. A grands renforts de discours dogmatiques, de raccourcis simplistes, d’analyses superficielles. Sans se préoccuper ou si peu des modes de fabrication de l’information, du statut de plus en plus précaire des journalistes, des contingences quotidiennes d’un journal, d’une radio ou d’une télévision.

 

Il faut les entendre, du haut de leur chaire, convoquant Bourdieu, Halimi ou je ne sais quel "médialogue", pour hurler au diktat des actionnaires, à la mainmise des publicistes, à la soumission des journalistes. Cette "communauté" des journalistes qui - depuis Balzac, c’est bien connu - constitue le "lumpenprolétariat" de l’intelligence, des écrivains ratés, des ersatz d’ethnologues, de politologues ou de sociologues. Pire : des esprits superficiels, manipulateurs, zappeurs, zélateurs. Approximatifs, impatients, nonchalants. Qui rapportent l’information comme des serveurs de fast-food. Qui se contentent des apparences, se gavent de sensations, incapables de rendre compte avec rigueur et pertinence du monde qui nous entoure.

 

La presse n’est pas exempte de tout reproche. Elle dysfonctionne souvent (pour reprendre un terme en vogue). Elle souffre de pathologies diverses : course à l’audimat, "peoplelisation" de l’information, culture de l’émotion… Elle n’a de comptes à rendre à personne, sinon à ses lecteurs, ses auditeurs, ses téléspectateurs. Elle n’échappe pas à la logique marchande. Elle est à la fois toute-puissante et fragile, menaçante et menacée. Les journalistes doivent être rappelés à l’ordre, soumis à la critique, confrontés à leurs errements, leurs contradictions, leurs fautes. Il existe des canaux pour ce faire : médiateurs, courrier des lecteurs, tribunes… Jusqu’au recours en justice quand ils outrepassent clairement leurs droits et leurs devoirs.

 

Je ne suis ni aveugle, ni corporatiste. Mais, ce qui me gêne dans ces procès à répétition, c’est le manque de discernement, cette approche réductrice et généralisante, ce regard condescendant porté sur le savoir journalistique. Soyons clairs : une société a la presse qu’elle mérite ! Or, plus personne ne l’ignore, nous vivons une époque formidable ! Le fossé entre exclus et nantis s’agrandit chaque jour un peu plus. La barbarie a le vent en poupe. Le populisme fait recette. L’individualisme et le repli sur soi grappillent chaque jour un peu plus de terrain. La violence économique se généralise. Dieu est mort, la classe politique est aux abois, le champ des valeurs est en friche et la presse est priée de rendre compte de tout cela, 24 heures sur 24, avec parcimonie, entendement, perspicacité et grandeur. Dans un monde idéal peut-être, au comptoir de l’Actualité, c’est sans doute moins évident…

 

On attend tout de la presse. Trop parfois. On veut qu’elle informe, qu’elle raconte, qu’elle fasse sens. On souhaite qu’elle décode, dénonce, divertisse. A raison, sans doute, mais quelle mission ! Schizophrénique s’il en est. Qui plus est pour tous les médias "généralistes et de qualité". Dans un monde où les médias "populaires" dictent le ton, audimat à l’appui. Leurs recettes ? Un goût outrancier pour le sensationnel ; de l’information-divertissement en continu ; une capacité phénoménale à surfer sur nos bas instincts (sexe, violence et voyeurisme) ; une bonne dose de démagogie ; l’art d’exploiter les passions des masses.

 

Une recette qui marche. Qui séduit. Qui se vend. La preuve par le JT de RTL, le magazine Ciné Télé Revue ou le quotidien La Dernière Heure. Autant de médias qui, en Belgique, caracolent en tête des marchés. Le public veut "du pain et des jeux" ? « Offrons-leur "du pain et des jeux" ! » se disent assez logiquement les responsables de ces médias. De l’autre côté du chemin, concurrents et détracteurs naviguent entre mépris et peur panique, questionnement et perplexité. Mais la frontière entre ces deux mondes est fragile. La tentation d’appliquer la recette du succès est grande…

 

Il faut se battre pour élever le niveau de la presse, toute la presse, vers le haut. Comment ? En commençant par éviter la confusion, l’amalgame, les jugements à l’emporte-pièce entretenus par certains gardiens de la pensée. C’est comme en politique, le discernement est le père des vertus. La gauche n’est pas la droite. Tous les électeurs d’extrême droite ne sont pas des fascistes. Les progressistes ne sont pas toujours là où on les attend. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’épargner la corporation des journalistes. Celle-ci n’est pas intouchable, que du contraire. Mais on aimerait, dans le chef de certains "médialogues", moins de discours à l’emporte-pièce, plus de connaissances de la réalité effective de la presse, d’autres méthodes que celle qui consiste à englober, amalgamer, stigmatiser. En clair : moins de dogmes, plus de connaissances".

Commentaires

Texte intéressant. Utile aussi, ça aide à situer le débat; sa lecture évitera peut-être à certains de taper de façon trop injuste ou trop à côté de l'objectif. Mais malgré tout, ce texte est terriblement paradoxal. Il commence par s'attaquer (de manière assez caricaturale) aux critiques des médias (tous mis dans le même sac semble-t-il) avant de tenir un discours très proche d'eux ! Le tout au nom de la défense de la position du journaliste, qui n'est pourtant absolument pas incompatible avec une critique du système médiatique dans son ensemble.

Bien sûr le métier de journaliste est de plus en plus difficile. Bien sûr, la pression est de plus en plus forte, et le temps disponible pour faire de vraies enquêtes, pour approfondir, de plus en plus rare. Ce métier n'en est que plus respectable et utile (sans doute plus que celui d'une bonne partie des intellos en chambre, pompeux cornichons et autres adeptes de la tétrapiloctomie qui foutent pourtant encore des complexes, semble-t-il, à la caste des journalistes), c'est un lieu de combat. Les gens qui sont incapables de comprendre ou de reconnaître ça sont des imbéciles, nuisibles, et ne méritent même pas qu'on leur réponde. Ce n'est pas à eux que Dorzée doit s'adresser. Ce n'est pas signifiant. C'est pourtant ce qu'il fait.

Tous les journalistes ne sont pas des larbins, c'est évident. J'aurais même tendance à penser le contraire, pour en avoir rencontré un certain nombre et en appréciser un pourcentage important parmi ceux-ci. N'empêche, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu'il y a de la retenue, beaucoup de retenue dans un certain nombre de plumes, mêmes amies, mêmes celles dont on sait tout ce qu'elles pourraient dire. L'autocensure fait des ravages, malgré tout. Bien sûr, aussi, on ne peut reprocher à personne son instinct de survie. Bien sûr, on a droit à des billets d'humeur du type de ceux dont le Soir nous afflige, prétendûment «révoltés» mais la plupart du temps juste insignifiants. Mais bon, quoi ? Les journalistes tirent-ils vraiment toutes les conclusions du constats qu'ils sont de plus en plus nombreux à poser ? Je ne le crois pas. J'aurais envie de dire que dans un lieu de combat, on ne gémit pas, on se bat. On tisse des liens avec tous les alliés potentiels. On construit du rapport de force, contre toutes les dérives qui sont relevées ici. Je n'ai pas l'impression que beaucoup de journalistes sont très conséquents sur ce point. Ou alors, ils la jouent "en interne" (oui, quoi qu'en dise Hugues Dorzée, les réflexes corporatistes sont très forts au sein du monde des journalistes. Un exemple : les liens sur ce blog ne pointent que vers des... journalistes bloggueurs!!!), ce dont on ne sait alors rien (mais je n'ai malgré tout pas l'impression que ce soit très efficace). C'est délicat, aussi, quand on la joue totalement insider de parler encore d'éthique journalistique. Il est vrai que le fonctionnement, les conflits, etc. internes d'une rédaction sont paradoxalement un des sujets sur lesquels le citoyen lambda n'est jamais, au grand jamais, informé. Sans doute celà n'est-il pas possible, sans doute n'est-il pas possible qu'un journal explique sérieusement (autrement que pour une quelconque opération de marketing) ce qui se passe dans une rédaction ? Une idée pour toi, The Mole (un défi même) même si je doute que ça soit vraiment jouable puisqu'il semble que beaucoup de monde sait déjà qui tu es.

Reste que la presse se détériore de façon effayante et comme en Belgique, on ne partait déjà pas de bien haut, mais c'est tout simplement déprimant. Je ne connais aucun journal en Belgique dont la lecture ne me foute pas la moitié de ma journée en l'air, tellement c'est mauvais. Quand je lis ce qu'écris Béatrice Delvaux, pourtant rédac' chef du prétendu quotidien de référence, je me demande ce qu'elle fout là tellement ce qu'elle est écrit est banal, mièvre et larbinesque. Je persiste pourtant dans la lecture quotidienne de la presse. J'y trouce des articles courts, tellement si courts qu'il n'y a souvent plus rien dedans (une analyse en 15.000 signes, on trouve encore ça où ? Une fois tous les ans dans Le Monde, au mieux). Reportages rarrissimes ou complètement à côté de la plaque. Omniprésence du sport qui n'a rien à faire dans un quotidien généraliste. Langue de bois politicienne de ce microcosme beaucoup trop petit, étroit, étriqué pour produire autre chose et de journalistes qui ne semblent pas avoir les marges de manoeuvres pour pousser nos médiocres politiciens dans leurs derniers retranchements (ah, si on pouvait de temps en temps lire des trucs comme ce que fait Mehmet Koksal sur son blog,...).

Tout ce merdier est-il le reflet de la société ? Sans doute. Et alors ? Les explications holistes n'expliquent rien. Elles poussent à la contemplation et pas à l'action. Ne sont donc pas suffisantes. La société dérive complètement, le consensus là-dessus se construit, de plus en plus évident. L'immobilisme généralisé n'est pourtant pas menacé.

Ecrit par : François Schreuer | vendredi, 08 septembre 2006

Ne vous battez-vous pas contre des fantômes? Qu'en France, la critique des médias agrège autour d'elle quelques militants et chercheurs, on peut le reconnaître... et s'en réjouir, tant il est vrai que la concentration économique, non seulement dans la presse, mais aussi - et plus gravement - dans l'édition, a des effets dévastateurs sur la diversité des discours entendables.

Mais en Belgique, où sont ce "mandarins bourdieusesques convoquant du haut de leurs chaires [etc.]"? Quel universitaire belge se réclamant de Bourdieu possède-t-il ne fût-ce qu'une infime part de l'influence académique "mandarinale" qu'on [ces ennemis surtout] attribuait à Bourdieu? Il y a certes quelques - rares - critiques des médias mais ils relèvent le plus souvent du mépris classique largement pré-bourdieusien que le monde universitaire et intellectuel éprouve pour le travail de journaliste. Ou alors, ils relèvent de la gauche ou de l'extrême gauche qui, elles non plus, n'avaient attendu ni Bourdieu, ni la concentration capitalistique du secteur pour dénoncer sa fonction idéologique.

Quant à l'absence d'empathie pour la situation de plus en plus difficile des journalistes que vous imputez à la "vulgate bourdieusesque", elle semble témoigner à tout le moins d'une lecture superficielle. Voici, parmi mille exemple, ce que Bourdieu déclarait lors de la séance inaugurale des Etats généraux du mouvement social en 1996 :
"Il ne s'agit évidemment pas de lutter contre les journalistes, eux aussi soumis aux contraintes de la précarisation, avec tous les effets de censure qu'elle engendre dans tous les métiers de production culturelle." Ou, selon la belle formule de Spinoza "Neque ridere neque lugere sed intelligere".

Journaliste de profession, sinon de formation, je sais gré à Bourdieu (et la fameuse secte censée l'entourer) de m'avoir ouvert les yeux sur quelques-unes des contraintes et des facilités qui guettent une pratique confrontée à de nombreuses injonctions paradoxales. L'analyse des médias n'est certainement pas un des domaines où Bourdieu lui-même a produit son oeuvre scientifique la plus novatrice, mais il a eu le mérite de populariser un contre-discours et d'ouvrir quelques paires d'yeux. C'est déjà beaucoup plus que ce dont peut se prévaloir la grande majorité de la presse actuelle.

Ecrit par : Edgar Szoc | vendredi, 08 septembre 2006

Merci pour les conseils, François, mais jusqu'à nouvel ordre, The Mole fixe lui-même ses priorités éditoriales, en toute indépendance...

Quant au fait de "linker" des journalistes blogueurs, ça n'a rien à voir avec le prétendu élan corporatiste que tu avances, mais simplement fonction de la thématique générale de ce blog. Là, tu cherches midi à 14 heures, François! Tu frises la parano!

Globalement, je trouve ta réflexion intéressante, mais je ne me reconnais absolument pas, ni la plupart des mes consoeurs et confrères, dans ce profil globalisant de scribouillard en autocensure permanente, tenu par les impératifs de "l'instinct de survie". Tu blagues, là?

Simplement, chacun, dans une rédaction, s'inscrit dans la ligne éditoriale de son titre, qui est une construction collective, intuitive et non imposée (il faut effectivement le vivre en insider pour comprendre).

"La presse se détériore de façon effayante"? Je t'invite à piocher au hasard dans une pile de vieux "Soir" ou de vieilles "Libre" à la salle des périodiques des Chiroux (tu peux même faire l'exercice avec "Le Monde" et "La Meuse"): tu verras à quel point, voici 20, 30 ou 40 ans, la presse était condescendante, hautaine et pouvoirolâtre!

Je ne partage pas, non plus, ton appréciation généralisante des positions éditoriales de Béatrice Delvaux... Mercredi, encore, son édito plaidait pour qu'on réduise "au minimum" le rôle du roi. Aucun autre rédac'chef francophone n'avait encore défendu la thèse d'une monarchie protocolaire... Inutile de te préciser que Michel Konen et l'abbé Laporte n'ont pas vraiment défendu le même point de vue dans "La Libre"!

En fait, chacun son trip. Toi, c'est "Le Monde Diplo". "Le Soir" ou "La Libre" ne sont pas le "Monde diplo". "La Libre" est monarchiste et chrétienne. "Le Soir" est généraliste, progressiste et laïque. Mais ni révolutionnaire ni trotskiste. "Le Soir" a dénoncé les nouvelles lois antiterroristes, il a défendu le mariage homo et la dépénalisation du cannabis, pas "La Libre". Rien de plus normal. Les éditoriaux reflètent simplement les positionnements idéologiques et sociétaux des divers titres. Tu as le droit de trouver ça trop mou ou trop dur: c'est simplement que ces titres ne sont pas faits pour toi (ne pas négliger l'autonomie et l'intelligence du lecteu-citoyen que tu assimiles un peu vite à un mouton de Panurge).

Enfin, un mot encore. Ne traite pas avec dédain le genre du billet d'humeur, qui est souvent bien moins "insignifiant" qu'il n'y paraît. Je pense précisément à un texte récent d'Hugues Dorzée sur la manière honteuse dont des funérailles ont été expédiées au crematorium de Liège... Je pense aussi à un billet que j'ai signé, un jour, sur cette scène de la vie ordinaire dans une capitale de province: deux policiers communaux patrouillent dans le piétonnier. Ils passent à hauteur d'un mendiant, assis par terre. Pas un mot ne lui est adressé: juste un grand coup de botte sur sa sébille... Le gobelet en carton a volé avec les rares pièces qui s'y trouvaient. Les policiers ont continué leur chemin. Il est d'"insignifiants" billets, François, qui en disent bien plus long sur la société et ses travers que le plus percutant des éditoriaux. Et ce n'est sûrement pas mon ami Mehmet Koksal qui me démentira!

Bref, tout ceci pour te dire que j'ai vraiment le sentiment que tu dérapes sur la mécanique globalisante et caricaturale que dénonce précisément le texte d'Hugues. Content d'avoir pu en débattre avec toi!

Ecrit par : The Mole | vendredi, 08 septembre 2006

Edgar, sois indulgent avec le mode un brin provocateur et titillant de ce modeste blog. Il ne faut pas prendre The Mole au premier degré quand il évoque "une secte"... D'ailleurs, il enchaîne en reconnaissant les qualités du maître et de son "contre-discours", pour reprendre tes termes. La remarque vaut également pour le billet d'Hugues Dorzée: il tient manifestement du coup de gueule et a d'ailleurs été publié sous rubrique ad hoc. Quant aux mandarins (par leur position et leur attitude) qui y ont vertement réagi (jusqu'à exiger un droit de réponse au Mag'des amis de l'ULg), il faut les chercher (notamment) du côté du département des arts et sciences de la communication, à l'ULg. Ils n'étaient pourtant pas cités! Se sont-ils sentis visés?

Ecrit par : The Mole | vendredi, 08 septembre 2006

Il est toujours amusant de constater à quel point les journalistes, victimes du syndrome Schneidermann, sont incapables de comprendre les critiques radicales émises non pas à leur encontre, mais qui mettent au jour le fonctionnement d'un système dont les ils sont des acteurs parmi d'autres (cf. l'accueil médiatique des ouvrages de Bourdieu et Halimi, de PLPL/Plan B, d'Acrimed, ou des films de Pierre Carles dans un autre registre).

Il est un peu facile de caricaturer les vues de Pascal Durand et Geoffrey Geuens (vous voyez, ce n'est pas si difficile de les nommer...), alors que leur absence dans les médias crève les yeux! Le discours de François Heinderyckx et de l'Observatoire du Récit Médiatique est il est vrai tellement plus lisse...

Eloignés de la réalité du terrain les "mandarins"? Ils ne vivent certes pas le quotidien des rédactions, mais pour une bonne raison: ils ne sont pas journalistes. Cela disqualifie-t-il pour autant leur grille de lecture du champ médiatique? Les journalistes seraient-ils donc les seuls autorisés à élaborer un discours critique sur le journalisme? (Pour votre information, les étudiants en information de l'ULg ont notamment pour lectures conseillées les ouvrages dirigés par Alain Accardo "Journalistes au quotidien" et "Journalistes précaires", pas vraiment des travaux qui stigmatisent les journalistes ou ignorent les conditions de plus en plus difficiles dans lesquelles ils travaillent...)

Permettez-moi de vous proposer la lecture des textes suivants:

http://www.acrimed.org/article2283.html
http://www.acrimed.org/article1793.html
http://www.acrimed.org/article392.html

Est-ce si difficile à "digérer"? On peut évidemment ne pas être d'accord avec leur auteur, avoir des conceptions politiques différentes (voire carrément opposées), mais de là à décréter leur position non pertinente... Ce serait se priver des indispensables outils (armes?) intellectuels dans le combat pour les médias de qualité auxquels nous aspirons!

Ecrit par : Dabdas | vendredi, 08 septembre 2006

Merci de tes conseils de lecture, Dabdas, mais tu auras remarqué qu'Acrimed est linké par Molenews, comme d'autres sources critiques... Je connais ces textes et je partage l'appréciation d'Hugues Dorzée: à gloser sur ce qu'on méconnaît, on s'égare.

La grille Durant/Guens est un bel outil théorique... qui n'est tout simplement pas applicable au mode de structuration du contenu éditorial. Ils ne savent pas comment fonctionne une rédaction et ne peuvent donc en tirer que des conclusions abusives. C'est toute la différence entre un Durant et un Schneiderman.

Le journaliste ne travaille pas sous la dictée de son employeur. Il n'a rien à faire des orientations personnelles de son rédac'chef. N'en déplaise à Guens, le fait que Béatrice Delvaux ait effectué, au sortir de ses études, un stage de six mois au FMI n'a pas la moindre influence sur l'édito que va pondre Hugues Dorzée sur la dépénalistaion du cannabis ou Pascal Martin sur le caractère abusif des nouvelles lois antiterroristes.

Quand je rédige un édito, j'en ai discuté avec mes confrères (plus rarement avec le rédac'chef), je me suis forgé une opinion sur un domaine que je maîtrise mieux que quiconque à la rédaction, je m'inscris dans une ligne éditoriale, qui a la force d'une tradition ancrée en nous et constamment actualisée par la société des rédacteurs, et je n'ai rien à faire de ce que peuvent en penser les actionnaires ou les propriétaires du journal.

Est-ce si difficile à "digérer"? Sans doute pour ceux qui n'ont pas la moindre idée de la structuration du contenu éditorial, cette collégialité intuitive et informelle qui échappe totalement à la grille des post-bourdieusiens.

Il m'est arrivé de travailler dans un quotidien dont on avait confié la gestion au professeur Jacques Dubois, dont Durant était alors l'assistant. "Un combat pour un quotidien de qualité", nous avait-on dit. Ce fut un gâchis sans nom, une lamentable catastrophe éditoriale qui se solda par des licenciements, une relance boiteuse et l'euthanasie du "Matin".

Finalement, je n'ai pas grand chose à reprocher à Durant et Guens... Le mandarin qui se contente de s'égarer dans ses jugements a au moins, pour nous, l'avantage de l'innocuité.

Ecrit par : The Mole | samedi, 09 septembre 2006

Professionnel reconnu et estimé (lire notre com http://molenews.hautetfort.com/archive/2006/09/01/la-deshonneur.html), Yvon Toussaint, ancien directeur et rédacteur en chef du "Soir", nous fait savoir, ce samedi, qu'il "adhère à chaque ligne du texte d'Hugues Dorzée que vous reprenez dans Molenews"...

Ecrit par : The Mole | samedi, 09 septembre 2006

Bonsoir,

J'espère, The Mole, que ton indépendance n'est pas menacée par une simple suggestion, quand même. Quoi qu'il en soit, je ne me prive pas d'insister : s'il y a un truc qui passionne toute personne qui est intéressée par le fonctionnement des médias, c'est ce qui dit dans une réunion de rédaction, quelle est la nature des relations de pouvoir, etc. Libre à toi de ne rien en dire, mais, pour peu que je la comprenne, ça me semble incohérent avec ta démarche de refuser d'aborder cet aspect des choses.

Concernant tes liens vers les journalistes, l'explication que tu donnes (la "thématique") me semble un peu légère : tous les liens que tu donnes ne parlent pas de médias, tandis que beaucoup de blogs de non-journlistes en parlent, eux (il est vrai sans avoir accès à l'intérieur pour voir en détail comment ça se passe). Plus basiquement, la notion de "journaliste" dans la définition usuelle (un journaliste est quelqu'un dont la majorité des revenus viennent de la pratique du journalisme) est en soi corporatiste : elle exclut tous les médiactivistes et autres journalistes bénévoles; elle place une barrière entre le journaliste et le citoyen lambda alors que cette barrière n'a àmha pas à exister. Bref. Tu fais évidemment ce que tu veux, mais tu ne m'empêcheras pas de penser qu'il y a bien là quelque chose comme un réflexe corporatiste. Ce qui n'est pas très grave.

Pour le reste, j'ai sans doute vu un peu trop de films de Pierre Carles, soit, mais la considération selon laquelle il y a pas mal l'autocensure dans la pratique des journalistes ne se fonde pas que là-dessus. D'abord, je crois que l'autocensure est un truc assez universel. Pour avoir une pratique d'écriture assez régulière, je l'éprouve chaque fois que j'écris sur un sujet sensible. Chaque fois qu'on écrit, on décide de dire ou non telle ou telle chose, on prend des risques calculés, on ne lache jamais tout ce qu'on sait. C'est quelque chose de très compréhensible, d'inséparable de toute écriture publique, de "normal" à mon avis,... mais occulter cela est parfaitement naïf, tout simplement pas crédible. Surtout que quand on est lu par des dizaines de milliers de personnes et que la pression qu'on a sur les épaules est par conséquent terriblement importante,..

Cela dit, c'est vrai que je pense que la pratique d'autocensure, même si elle prend la plupart du temps la forme de cette "pratique normale", ne se limite pas à cette seule dimension de "prudence". Les échos que je reçois de plusieurs potes journalistes (avec des statuts très précaires, pour la plupart d'entre eux, il est vrai) tendent à conforter cette idée. C'est principalement au niveau de la sélection des sujets que ça se passe, j'ai l'impression. Certains sujets ne la font tout simplement pas. Les mouvements sociaux, c'est pas sexy. Une enquête décapante sur une multinationale qui finance de la pub dans le journal, c'est pas commercial. Un traitement de fond du fonctionnement des lieux de pouvoir, c'est risqué,... Au bout d'un temps, on finit par ne plus proposer, pour ne pas risquer de passer pour un "gauchiste" (et il y a par contre très peu de risque de passer pour un droitiste à moins d'être franchement facho).

Une chose encore, mon idéal journalistique n'est pas, quoi que tu puisses en penser (pas plus que je ne définis mon positionnement politique comme troskyste ou révolutionnaire, quoique ce dernier terme puisse être utilisé à toutes les sauces), le monde diplo (je ne sais pas d'ou tu sors ça), qui a des qualités (souvent de bons articles fouillés sur certains sujets) mais aussi de gros défaut et, surtout, n'a pas pour raison d'être d'être un journal généraliste, informatif. J'aspire juste, quand j'achète un journal (ou quand j'allume la radio), à lire des articles bien écrits et bien informés, honnêtes, qui m'aident à comprendre le fonctionnement du monde, qui analysent quand même un peu les rouages de la société, ne se contentent pas de retranscrire l'information officielle des communiqués de presse, qui vont dans le détail, prennent le temps de l'analyse. Je ne trouve pas beaucoup de tout cela dans la presse. Ça ne m'empêche pas de trouver des journalistes intéressants, intelligent, honnête et bien informés (Colette Braeckman par exemple, pour parler du Soir, et quelques autres aussi), bien sûr.

Quant à l'évolution, je ne fonde il est vrai ce jugement que sur une bonne dizaine d'années de lecture régulière de la presse belge. L'évolution m'est cependant palpable. Plus court, plus commercial, plus sensationnel. Sur le long terme, pour parler de la presse français que je connais un peu mieux, je suis persuadé que Le Monde de Beuve-Méry ou d'André Fontaine était tout simplement plus rigoureux, plus honnête, moins engagé perversement dans des entreprises de propagande (tel ce récent papier sur "les" économistes et le débat politique, vilipendé à juste titre par Acrimed) que ne l'est celui de ce triste sire de Colombani. J'ai l'impression que Libé a dégringolé au cours de sa trentaine d'années d'existence, perdant créativité, impertinence,... Et j'ai l'impression que la presse en général est à l'image de cette évolution. Qu'une des raisons principales en est l'importance démesurée qu'a prise la publicité. etc etc

Tu ne te reconnais pas dans ce que je raconte (ce qui ne t'empêche pas, taupinesquement, de trouver ça "intéressant"). Je ne me sens pas visé par le texte d'Hugues Dorzée. Pourtant, nous semblons l'un et l'autre concerné, respectivement, par ces propos. Il y a sans doute de quoi poursuivre la discussion,...

PS : Ce formulaire est particulièrement pas pratique et la présentation du fil de discussion idem (la linéarité ne permet pas vraiment la discussion, je trouve). Je sais pas s'il y a d'autres interfaces, mais ce serait pratique :)

Ecrit par : François Schreuer | samedi, 09 septembre 2006

François:

1. Je n'ai jamais dit que The Mole ne s'avancerait pas sur ce terrain (lis bien The Mole, entre les lignes). J'ai juste dit que ce ne sera pas la thématique générale de ce blog. Mais rien ne vous empêche de l'évoquer.

2. Arrête ton procès d'intention corpo... Oui, effectivement, la rubrique "journalistes blogueurs" linke des journalistes blogueurs (c'est son but! je trouve intéressant pour mes lecteurs de renvoyer à d'autres pros). Non, je n'ai pas décidé de "censurer" les médiactivistes et les journalistes bénévoles: les rubriques médiacritique et altermédias linkent une série de sites de ce registre (dont mouvements.be où tu officies, non?). Pas de parano, François. Par ailleurs, tu ne me contesteras pas le droit de renvoyer vers qui bon me semble: un weblog n'a pas de prétention exhaustive ni équilibrée. Je fais comme je le sens. même si ça te fout manifestement les boules.

3. L'autocensure est évidemment un fait. Dans la presse en général, comme sur tes sites. C'est loin d'être le critère fondamental de sélection des sujets. Il est largement contrabalancé par la jubilation que provoque, chez un journaliste, la capacité de s'en prendre aux pouvoirs. J'ai beaucoup jubilé, un jour, en contraignant la régie publicitaire de mon canard à renoncer purement et simplement à la publication d'une pleine page de pub qui ne cadrait pas, à mes yeux, aves la ligne du journal. Beaucoup jubilé, aussi, en me faisant engueuler au téléphone par Mouis Michel, alors qu'il était vice-Prelier, mais qu'il ne pouvait factuellement contester ce que j'avais écrit dans mon canard. Il est des centaines d'anecdotes du genre. Que vous ne pouvez connaître. Nous ne nous en vantons pas. A tort, peut-être. Car cette méconnaissance vous fait poser un diagnostic erroné sur nos capacités de contrepouvoir.

4. "Le Monde diplo"... J'ai vu que tu le linkais depuis la page d'accueil de ton site. Pas par hasard, j'imagine. Un peu comme moi qui ne linke que des journalistes pro ;-)

5. L'évolution de la presse: je persiste, sur le moyen terme. Sur le court terme, surtout dans le monde anglo-saxon et méditerrannéen: de plus en plus d'exemples de titres qui misent sur la pluvalue, l'enquête... Et qui ne sont pas exempts de pub (la pub, gérée de manière telle que les rédactions y soient imperméables, est une salutaire garantie d'accessibilité aux médias: sans elle, les quotidiens seraient deux fois plus cher... un produit de luxe réservé à l'élite économique; c'est pas ce ke tu veux, hein?).

6. Je trouve tes arguments intéressants dans le sens où je me rends compte à quel point les idées fausses circulent. Ce qui exige sans douite un effeort de pédagogie de notre part... Désolé pour le mode ping-pong des coms, mais c'est la dure loi des weblogs. Mais suis à ta dispo pour un débat en tête-à-tête autour d'un café serré (les clichés affirment aussi qu'un bon journaliste carbure au café serré ;-)

Ecrit par : The Mole | dimanche, 10 septembre 2006

Quand on parle de discussions autour d'un café, le podcafé n'est jamais loin ... ça serait d'ailleurs un rare plaisir ! :)

Ecrit par : damien | lundi, 11 septembre 2006

J'ai moi aussi chaque jour l'honneur de fatiguer mes phalangettes sur les claviers usés d'un grande maison de presse. J'ai envie de vous donner ma conception des 7h43 où je suis censé arrêter la moto, les promenades en forêt et les filles pour traquer cette vermine qui sans relâche met en péril nos valeurs, notre démocratie, les bonnes moeurs et la fresque congolaise d'Ixelles.

Je ne me retrouve pas dans vos combats. Non que je les trouve mal argumentés, excessifs, ou simplistes - je me réjouis haut et fort de la qualité de ce site - mais en réalité, ces combats-là, dans ma pratique quotidienne, je ne les vis pas. Non que je sois paresseux, mais simplement, je ne trouve nul pouvoir à combattre, nul intellectuel à convaincre du bien fondé du journalisme et nul Bourdieusard liégeois à pourfendre. Je suis comme Astérix qui ne trouve pas de Romains.

Pour moi, la censure n'existe plus. Ce qui existe, c'est une tentative de manipulation permanente. Mais que serait le journalisme si tous nos interlocuteurs nous donnaient la même version, acceptaient tous de nous répondre et si les flics ne shootaient plus dans les écuelles des vagabonds ? Bref, si le monde était parfait.

Pour moi, le journalisme, c'est une grande cour de récré où il n'y a pas de surveillant. On est libre de dire ce qu'on veut, tout le temps, dans le respect de maigres contraintes éditoriales. De repérer des dizaines de situation cocasses (d'aucuns diront scandaleuses ou inadmissibles) et des les écrire posément, pour énerver qui ont veut et faire rire qui on peut.

Des journalistes sont proches du pouvoir ? Bien sûr ! Mais on ne le leur a pas demandé. C'est comme s'ils avaient choisi un Renault plutôt qu'une VW. C'est un choix, un trait de caractère, pas une lourde menace qui pèse sur la liberté.

Des journalistes n'ont plus le temps ? Rien 'est plus faux (en tout cas dans la presse que je fréquente). Qui peut dire qu'il n'a pas le temps d'aller voir sa maîtresse, avec qui l'unit une passion volcanique ? Comme disait ma grand mère : "on a le temps pour ce qu'on veut bien".

En fait, si je devais identifier un combat qui me meut, je dirais que c'est celui de séduire le lecteur. Celui de le faire rire, de l'emmener de la lettrine à la signature, en glissant sur le chemin une idée, une feinte, une émotion, et des vérités. De le divertir en l'informant et non l'inverse.

Alors camarades Bourdieusistes, Trotskards, Pléneliens et Bloggeurs, unissons-nous pour être créatifs, sautillants et usons de notre seul pouvoir, celui qui nous permet de sacrifier beaucoup pour du papier jauni : le pouvoir de séduction.

Ecrit par : The squarrel | samedi, 16 septembre 2006

Ah oui, j'ai rien contre le café. Tu as un mail quelque part auquel on peut te contacter ?

Par ailleurs, je viens de parcourir (à la recherche de ton adresse mail) la page "à propos" et je dois dire qu'au sujet de la figure de la taupe je m'étonne que tu ne fasses pas allusion aux relations étroites que le gauchisme entretient avec cet animal (au moins) depuis Marx (mais avec des interprétations différentes puisqu'Antonio Negri affirme dans "Empire" que la taupe est morte tandis que Daniel Bensaïd a écrtit il n'y a pas si longtemps tout un "Essai de taupologie générale", particulièrement intéressant soit dit en passant). Je ne sais pas si cette proximité est voulue ou pas (je suppose qu'elle ne l'est pas), peut-être que ça prête un peu à confusion...

Ecrit par : François Schreuer | lundi, 18 septembre 2006

@ François: Ma taupologie à moi est moins conceptuelle, plus jouissive (musicalement), que celle de Karl. Bensaïd, je l'adore quand il prend ses contempteurs à rebours... C'est sur un furieux passage de l'Apocalypse de Jean qu'il concluait ses "Irréductibles (théorèmes de la résistance à l'air du temps)" (Textuel, 2001): "Puisses-tu être froid ou chaud, mais parce que tu es tiède, et ni froid ni chaud, je te vomirai de ma bouche!" (ceci ne s'adresse évidemment pas à mes fidèles lecteurs).

Ecrit par : The Mole | lundi, 18 septembre 2006

T'aime plus le café ?

Ecrit par : François Schreuer | mercredi, 20 septembre 2006

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